Une nouvelle génération d’enseignant·e·s pour une éducation artistique, culturelle et humaniste dans l’Yonne

 

En 2017 s’amorçait un lien étroit entre le Théâtre d’Auxerre et l’ESPE d’Auxerre*. L’enjeu de cette alliance émanait d’un constat commun : le besoin d’apporter aux étudiants une formation et des outils spécifiques et adaptés pour construire des projets artistiques et culturels avec leurs classes sur le département de l’Yonne. Cet objectif partagé a donné lieu à des temps de visites, d’échanges et de formation au Théâtre d’Auxerre courant 2018.

Le soutien de la DRAC et du Rectorat a permis de passer de la théorie à la pratique, grâce à un appel à projet destiné aux étudiants volontaires, et désirant bâtir un projet avec leurs élèves pour l’année scolaire 2018-2019.

C’est dans ce contexte que nous avons eu la chance de rencontrer trois professeurs des écoles stagiaires* curieux, motivés et militants pour un accès à l’Art et la Culture pour tous. C’est à trois voix qu’ils nous ont livré leur vision d’une nouvelle génération d’enseignants :

Camille Creuzet
Enseignante de la classe de CM1, école de Venoy
Projet écriture-lecture à voix haute avec Carole Guittat (Cie Barbès 35)

Élodie Poinsignon
Enseignante de la classe de grande section, école de Villeneuve-l’Archevêque
Projet voix avec Carole Guittat (Cie Barbès 35)

Charles Cramaille
Enseignant de la classe de CE1, école de St Florentin
Projet cirque – émotions avec Joël Colas (Cie A&O)

Être enseignant : Une vocation ?

 

Élodie : Je veux être enseignante depuis l’âge de 6 ans. J’ai mené tous mes projets dans ce sens (animatrice, cheffe scout, formations…) dans le but d’aider les enfants à grandir. J’attends ma titularisation avec impatience. J’aime cerner les enfants et répondre à leurs besoins. C’est dans une classe que je me sens vraiment à ma place.

Camille : J’ai débuté mes études dans le domaine sanitaire et social, sans vraiment savoir ce que je voulais faire. Durant cette formation j’ai eu l’occasion de faire un stage dans une école, et j’ai su ensuite que c’était ce que je voulais faire. Je me suis découvert une nouvelle facette : patiente, organisée, ayant le goût pour la transmission. La graine a donc poussé et aujourd’hui je me sens épanouie dans mon projet et cela rayonne sur ma vie personnelle. Je suis ravie d’envisager ma fonction comme la possibilité de donner à mes élèves des outils pour l’avenir.

Charles : J’ai commencé ma vie professionnelle en tant que manager dans l’industrie. Je me suis ensuite réorienté en boulangerie. Mes collaborateurs, mes formateurs ou ma conseillère ont tous eu le même constat : « Tu dois être enseignant ! ». Et, en effet, le master enseignement a été pour moi une révélation. Mon métier donne un sens à ma vie et je le vis avec une véritable visée humaniste. J’envisage mes élèves comme des êtres à part entière et non seulement comme de futurs adultes.

 

Comment appréhendez-vous votre formation et votre métier d’enseignant dans l’Yonne?

 

Camille : L’Yonne est en déficit d’enseignants, ce qui limite les déplacements hors département*. Il y a très peu de demandes pour intégrer le nord du département. Nous rencontrons beaucoup d’incertitudes, il est donc difficile d’organiser sa vie du fait de ne pas avoir de poste définitif. On doit calculer le prix de l’essence, trouver un logement à moins d’une heure de l’école qui nous sera attribuée, on bidouille, on parie ! Ce n’est pas confortable. Avant nos études nous n’avions pas conscience de toutes ces contraintes.

Élodie : Le cadre institutionnel de notre formation et notre futur métier nous force à gérer autrement notre vie privée (déplacements, remplacements, rythmes imposés) avec parfois le mal du pays. La formation principale n’est pas adaptée aux différents profils d’enseignants et aux différents parcours. Il faut rentrer dans un socle commun qui n’est pas forcément fait pour nous, il en va de même pour nos élèves à qui nous devons enseigner les programmes scolaires parfois trop limitatifs.

Camille : Nous manquons de pratique, de terrain, nous aimerions être davantage en classe au contact des élèves et découvrir d’autres lieux éducatifs et méthodes (ex : SEGPA, IME). Il serait profitable que nous ayons des formations plus adaptées également en termes de contenu pour appréhender le lien avec les familles des élèves, le travail avec les élèves en difficultés ou en situation de handicap. Certains élèves ont besoin de sortir du cadre pour réussir et nous devons les accompagner hors cadre. De nouvelles méthodes pédagogiques peinent à émerger en France. Nous privilégions maintenant la bienveillance et la co-éducation pour mener l’élève vers l’autonomie, l’estime de soi et l’ouverture.

Élodie : La nouvelle génération d’enseignants est formée pour faire preuve de plus d’adaptabilité face au système scolaire, pour mieux répondre aux besoins d’élèves spécifiques ou handicapés. Nous ne parlons plus d’égalité, mais d’équité. Nous savons que les émotions chez l’enfant sont prédominantes, nous devons donc toujours rester attentifs à ces petits individus.

Les élèves d’aujourd’hui appartiennent à une « génération zapping ». Ils ont de nouveaux besoins, nous devons rester ouverts sur les techniques pédagogiques, les méthodes, les supports et les partenaires.

Charles : Être enseignant nécessite d’avoir de l’empathie et de faire preuve d’analyse. Pour permettre à tous les élèves de réussir et avoir un regard positif sur la scolarité, il est nécessaire de s’adapter à tous les élèves et le système scolaire classique ne le permet pas forcément. Nous sentons un clivage entre l’ancienne et la nouvelle génération d’enseignants.

 

Qu’est-ce que les projets artistiques et culturels apportent à votre enseignement ? Qu’est-ce qu’ils apportent à vos élèves ?

 

Camille : Dans le cadre du projet de cette année, la venue d’une artiste en classe a fait du bien aux élèves timides : les petits parleurs. Ils sont enchantés et en redemandent ! Ils ont appris beaucoup sans s’en rendre compte, et ces temps d’atelier avec l’artiste restent pour eux des temps à part dont ils parlent toujours avec enthousiasme. Ils ont développé leur imaginaire, et le format ludique de l’action permet un meilleur investissement des élèves. En réalité, ils perçoivent mieux les enjeux à la différence de simples exercices standards que nous pouvons faire selon le cadre officiel.

Élodie : La présence d’une artiste en classe permet de travailler en complémentarité. Chacun a sa spécificité. Cela apporte une autre façon de penser un même objectif éducatif.

Je mène un travail en transversalité afin que le projet nourrisse les programmes imposés. Le travail réalisé par des élèves de maternelle est surprenant. Malgré leur jeune âge ils ont réussi à rendre concret leur imaginaire. Ils ont maîtrisé le passage de l’abstrait au réel. Ils ont également réussi à travailler en groupe, se répartir les rôles et les tâches avec une certaine facilité.

Dans nos enseignements nous avons besoin que les élèves soient acteurs et cela passe notamment par le plaisir. Les élèves sont plus motivés donc plus disponibles s’ils se projettent dans des choses concrètes.

Camille : Le projet renforce l’estime de soi et valorise l’investissement des élèves dans la classe. Ils prouvent leur capacité à écouter les autres. Mon rapport aux élèves est également différent, je les vois autrement. Le projet m’a fait prendre conscience de l’importance et la richesse de travailler avec des partenaires dans une dynamique d’échange de savoirs et de compétences. Cet aspect est pour moi une découverte qui nourrit ma pratique en tant qu’enseignante.

Charles : Je suis heureux de voir les élèves en situation de réussite ! Comment transmettre une culture artistique ? En réalité, cela touche à ma propre sensibilité. Le fait d’avoir été accompagné par un artiste et une structure culturelle m’a permis de bénéficier d’un projet « clef en main » et m’apporte de la confiance. Je me suis senti plus à l’aise pour la suite. Il est nécessaire d’ouvrir la culture des élèves et de renforcer l’implication des familles dans ces projets. Les élèves en difficulté d’ordinaire se révèlent autrement. Certains, ayant de grosses faiblesses avec la langue, peuvent s’exprimer autrement et avec poésie.

 

Racontez-nous votre première expérience de montage d’un projet artistique et culturel avec vos classes : difficultés, doutes, bienfaits pour la classe et vous-même, rapport avec les artistes…

 

Élodie : Tout d’abord, monter un tel projet est difficile de par notre situation, cumulant les temps de formation en début de semaine et les temps en classe en fin de semaine. Cela apparaît comme chronophage au départ et la crainte de prendre du retard sur les programmes scolaires est permanente. Le manque de temps est angoissant. Dans notre formation, il serait bénéfique de renforcer la méthodologie d’un montage de projet et la gestion du temps. L’appel à projet EAC a été une chance, sinon nous n’aurions pas fait de projets. Certains enseignants titulaires nous ont avoué qu’à ce stade de notre formation il était surprenant de se lancer dans un tel projet, eux n’auraient pas monté de telles actions avant une dizaine d’années d’expérience en classe.

Camille : Ce n’est pas conventionnel de travailler en termes de projet, mais finalement beaucoup de choses en découlent et se recoupent bien. Au départ, nous ne mesurions pas pleinement ces enjeux. L’accompagnement de la structure culturelle a été un atout et apporte de la cohérence au projet ; sans structure facilitatrice et sans financement, le projet n’aurait pas pu avoir lieu.

Élodie : Ne connaissant pas le territoire, cet accompagnement par le Théâtre d’Auxerre a été nécessaire pour mettre ces projets en place. Dans notre situation il est difficile de demander de l’aide, il y a une forme de tabou lorsque l’on est enseignant, et d’autant plus étudiant. Nous nous sentons jugés en permanence et n’osons pas avouer avoir besoin d’aide. Le regard de la société sur notre métier est souvent sévère et nous y arrivons par un système de concours. Ces éléments ne favorisent pas l’ouverture et la collaboration. C’est pourtant un métier dans lequel il est important de travailler avec les autres !

Camille : Lorsque qu’une méthode ou un projet ne fonctionne pas, nous nous remettons toujours en question. Il est compliqué de demander l’avis des collègues par crainte du jugement. Les enseignants sont perçus comme une communauté à part. L’échange d’expériences et la collaboration sont pourtant nécessaires.

Élodie : Nous nous envisageons comme la nouvelle génération d’enseignants, notamment dans nos pratiques pédagogiques. Dans le cadre d’un tel projet il faut créer sa propre grille d’évaluation de l’élève, car nous observons les élèves différemment.

 

C’est quoi selon vous l’EAC ?

 

Élodie : Lorsque j’ai su que nous pouvions mettre en place un projet d’éducation artistique et culturelle dans nos classes, ma première pensée a été « Je n’ai pas que ça à faire ! ».

Finalement, je ne regrette pas de m’être lancée car l’aboutissement est surprenant en un seul et premier projet. Nous avons réussi à mettre les élèves en situation de réussite très rapidement et cela n’aurait pas été possible dans l’enseignement classique.

Charles : Avec l’EAC nous sommes au cœur de la pédagogie de projet. La nouvelle génération d’enseignants doit envisager de transmettre davantage de cette manière et percevoir le pouvoir expressif du corps pour faire réussir les élèves autrement.

Camille : C’est un enseignement particulier. La sensibilité artistique n’est pas facile à enseigner. Il est donc bénéfique d’avoir des partenaires. L’EAC permet de renforcer le respect de la personne. Nous avons la chance, dans ce cadre, d’offrir aux élèves un œil global sur l’Art et la Culture. Cela favorise l’ouverture d’esprit des enfants sur le monde. Ces actions permettent un autre rapport au temps et aux autres pour ces enfants, qui doivent prendre le temps de grandir, dans une société où tout va trop vite.

À l’heure où l’école publique connaît bon nombre d’incertitudes quant à ses conditions d’apprentissage et de fonctionnement ; au moment même où des enjeux financiers et politiques semblent primer sur le bien-être des élèves et des équipes enseignantes ; alors que le système éducatif paraît peu à peu se déshumaniser pour devenir un centre de gestion régi telle une base de données, balayant la proximité avec les familles ou l’enseignement en milieu rural ; au milieu des débats qui nous animent, des combats qui nous échauffent et des désillusions qui nous grisent, Camille, Élodie, Charles redonnent à nos métiers un sens fort et une nouvelle espérance : celle d’agir pour et par l’Humain. C’est alors une École de rencontres que nous imaginons, une pépinière où chacun peut oser grandir selon ses propres sensibilités et dans l’esprit du collectif. Cette école, nous, enseignants, artistes, acteurs culturels y croyons et empruntons d’une seule voix, comme un étendard, les mots de Robin Renucci dans la préface de l’ouvrage de Jean-Gabriel Carasso* : « Contre la violence et l’incivilité, contre les racismes, les arts et la culture contribuent à créer une école de la tolérance et du respect de l’autre. Les règles de l’art sont également celles de la vie.

 

*Glossaire

  • EAC : Éducation Artistique et Culturelle. Cadre éducatif reposant sur 3 piliers : rencontres, connaissances, pratique.
  • ESPE : École Supérieure du Professorat et de l’Éducation
  • Professeurs des écoles stagiaires : Étudiants en cours de titularisation et de validation d’un master 2 Métiers de l’Enseignement, de l’Éducation et de la Formation, en mi-temps au sein d’une classe et en mi-temps en études à l’ESPE
  • Les déplacements des enseignants sont exprimés par des vœux de mutation nommés Mouvements. Ces mouvements peuvent être réalisés au sein d’un même département ou hors département.
  • J-G Carasso, Nos enfants ont-ils droit à l’art et la culture ?, Ed. de l’Attribut, 2005. (Préface de Robin Renucci).

 

 

 

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